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dimanche 25 juin 2017

Avoir un bébé : ma critique et quelques autres considérations de haut vol

I'm back ! Ce blog était plus ou moins à l'abandon depuis décembre dernier, après la naissance de mon fils (ça me fait encore tout drôle d'écrire cette phrase), mais je m'étais promis de reprendre sérieusement une fois qu'il aurait 6 mois. Avec 285 brouillons de billets qui s'entassent, il était grand temps. Comme c'est mon habitude, je vous propose ma critique de l’événement, assortie de quelques considérations stratosphériques sur le nonsense de la vie, les bilans énergétiques négatifs, les parasites et les vampires. Voici donc le premier billet post-apocalyptique de Sweet Random Science, un billet d'humeur avant de revenir à la science. Bonne lecture :)

Ma critique 

Après LEGO The Batman Movie, c'était LA grosse sortie de la fin d'année 2016, du moins en ce qui me concerne. J'avais eu des places en avant-première grâce à une copine, et je pense qu'elle m'aurait un peu fait la tronche si je ne m'étais pas pointé le jour J. C'est vrai que j'étais super bien placé, ça aurait été con de louper ça.

L'histoire 

Probablement l'histoire la moins originale du monde, après celle d'Independance Day : resurgence. Mais on a beau la connaître par cœur, on est rapidement pris dans le feu de l'action. Tourné à la première personne, le film donne immédiatement une perspective nouvelle aux événements, si élémentaires soient-ils. La mise en scène est criante de vérité, on s'y croirait, le moindre détail semble tout droit sorti d'un véritable bloc opératoire. Dr House peut aller se faire fabriquer un pommeau de canne. Je ne m'attarde pas trop sur cet aspect, mais je citerai un passage qui illustre bien cette minutie obsessionnelle dans la mise en scène : le moment où le père, à qui on tend le nouveau-né, s'en saisit avec un mélange d'émotion et de dégoût, à cause du vernix caseosa, une sorte de cire répugnante qui recouvre la peau du bébé et le protège du liquide amniotique ainsi que de l'air ambiant. Quand j'ai entendu le nom pour la première fois, je me suis dit que ça ferait un super nom de sort pour Harry Potter :

"Vernix Caseosa !" Le nouveau-venu se trouva instantanément enduit d'une substance cireuse.

"Damnation et méconium !" maugréa-t-il, "Le PH de ma peau est stabilisé ! Je t'aurai un jour Hairy Pater !"

Les acteurs 

Le gros plus du film, c'est le rôle de leur vie. J'ai voulu faire une interview de la tête d'affiche, mais je pense qu'il avait un peu forcé sur le biberon, parce qu'on entrave que dalle. Il finirait comme Macaulay Culkin ou Jordy que ça ne m'étonnerait pas.

Faut-il avoir un bébé ?

La réponse est non.

Non je déconne. Enfin pas vraiment. Si vous chérissez un tant soit peu votre liberté, votre temps libre et votre sommeil, passez votre chemin. Cette expérience est incompatible avec le maintien d'une vie normale, dans les premiers mois tout du moins. Ajoutez à cela, le bruit et l'odeur (oui je sais, je case cette citation de Chirac un peu trop souvent). En revanche, si vous avez des horaires type service d'accueil téléphonique d'un service publique (10h - 11h30 / 14h - 16 h), que vous n'avez aucune activité sociale, que dormir comme un skipper en haute mer ne vous pose pas de problème particulier et que vous avez du mal à dépenser tout votre argent, vous pouvez tenter l'aventure. Encore faut-il en avoir envie bien sûr. Attention, car la nature est bien faite : une fois arrivé, le bébé monopolise votre empathie et vous être pris dans un piège affectif (je reviens sur cet aspect juste après). Evidemment, ça vaut le coup, mais comme pour un service d'accueil téléphonique d'un service publique, choisissez le bon moment.

Energies non-renouvelables

Je ne sais pas si les bébés étaient représentés à la COP21, mais ils y connaissent tchipette en développement durable. Ces sagouins vous pompent littéralement votre énergie, sans aucune perspective de compensation. Enfin si, ils sourient et rigolent au bout de quelques mois, ce qui a le pouvoir surnaturel de gommer de la mémoire nuits blanches et frustrations en tout genre. Mais entre la multitude de fournitures à usage unique et l'énergie investie, leur bilan carbone est désastreux. Il parait qu'on perd 44 nuits de sommeil dans la première année. 44 nuits que vous ne récupérerez jamais. JAMAIS.

Le bilan économique est tout aussi foireux : si vous cherchez un nom adéquat, appelez votre gamin Kerviel Jr ou Madoff. Accueillir un bébé nécessite d'investir dans du matériel, une nounou, du lait parfois vendu au prix de la coke, et des petits pots insipides mais rehaussés en euros. Ces dépenses s'accompagnent parfois d'autres frais plus conséquents : nouvelle voiture, changement d'appart, consultations psychiatriques etc. Au total, les parents dépensent entre 1 500 et 4 000 euros la première année. Et c'est sans compter tous les achats inutiles auxquels succombent de nombreux parents, poussés par l'industrie qui tire sur la corde sensible.

Le cerveau en guimauve

Comment se fait-il que ce lent suicide biologique et social apporte autant de joie ? Comment la nature s'y prend-elle pour que nous soyons aussi heureux de mourir ainsi à petit feu, une fois le témoin génétique refilé à la génération suivante ? Côté maman, on ne sera pas surpris d'apprendre que le cocktail d'hormones joue un rôle majeur dans l'envie d'un bébé et l'acceptation de le porter, au détriment de la santé mentale et physique. Mais les choses ne s'arrêtent pas là : son cerveau subit lui aussi des modifications. Sans que l'on sache exactement pourquoi ni comment (on privilégie quand même l'hypothèse d'un déclencheur hormonal), on observe une diminution notable du volume de matière grise, associée à des restructurations spécifiques. En mesurant le volume de substance grise, on est même en mesure de dire si une femme a déjà eu une grossesse ou non ! Ces changements auraient pour but d'optimiser la relation mère-enfant, comme on peut le lire dans cet article du blog Le monde et nous.
La substance grise dans le cerveau. Source : democritique.org
Encore plus extraordinaire : le cerveau du père serait lui aussi concerné, dans une moindre mesure, par ces changements qui développent son sens de l'empathie. Si le papa n'en avait rien à cirer des babillements de babies avant d'avoir un bébé, il se découvre curieusement sensible lorsqu'il accueille son propre bébé, allant jusqu'à essuyer une larme en regardant le Roi Lion. Cette altération du niveau d'empathie intervient parfois même pendant la grossesse. On peut en apprendre davantage en lisant cet autre article passionnant, toujours sur le blog Le monde et nous. Je ne citerai personne, mais il arrive même que des papas sur-empathiques connaissent des épisodes de montées de lait !

Un parasite machiavélique 

Ces manipulations machiavéliques ne feraient-elles pas du fœtus le parasite le plus abouti de l'Homme ? Certes, ils font partie de la même espèce (j'ai des doutes parfois), mais le premier manipule sournoisement le second, en lui soutirant toutes les ressources dont il a besoin, tout en le gardant en vie. Plus fort que Toxoplasma gondii et taxaplaya balkanii réunis, le fœtus parvient même à pérenniser ce détournement de fonds jusqu'à 30 ans après avoir quitté son hôte. Et dire qu'il peut lui-même être "parasité". Dans certains cas extrêmement rares de grossesse multiple, l'un des fœtus peut absorber l'autre, si celui-ci arrête de se développer. Le fœtus vivant se développe alors normalement, mais porte quelque part en lui l'embryon de son jumeau/jumelle décédé-e. Ce "tératome" passe souvent inaperçu, mais selon sa taille et son emplacement, nécessite parfois une intervention chirurgicale. En 2015, une femme de 26 ans a été opérée pour retirer ce que l'on pensait être une tumeur au cerveau. Il s'est avéré qu'il s'agissait de son jumeau embryonnaire, qui contenait des ébauches de tissus osseux, dentaires et capillaires. Sympa, je vous épargne les images. Cette plongée dans le gore m'amène à mon point suivant.

Le mythe des vampires

Pâle comme un irlandais sur une plage australienne et nocturne par esprit de contradiction, le bébé draine littéralement vos ressources et votre énergie, après être venu au monde dans le sang et la douleur. Ça ne vous rappelle rien ? Bon sang (ha ha ha) mais c'est bien sûr : le bébé est l'archétype du vampire ! Et dire que certains y ont vu une projection de notre ancestrale peur de la mort, de nos pulsions sexuelles ou encore de nos blessures psychologiques enfouies..  Billevesées ! Et le parallèle ne s'arrête pas là : ces dents qui pointent douloureusement, annonçant une transformation du régime alimentaire trouvent un écho troublant chez les nosferatu. Et le linceul, dans lequel les premiers vampires se drapaient, et qu'ils mastiquaient à l'occasion, n'est-il pas le lange que le nourrisson porte si volontiers à la bouche ? Quant au fait que le vampire ne se reflète pas dans un miroir : est-ce une façon d'illustrer le fait que le nourrisson ne s'y reconnaisse pas ? Dans certaines cultures, un corps non traité à l'eau bouillante devient un vampire. Une référence aux linges et à l'eau bouillante longtemps utilisés lors des accouchements ? Ailleurs, les vampires sont décrits comme "rougeots et gonflés", qualificatifs que l'on peut tout à fait attribuer à la plupart des nouveau-nés. Ajoutez à cela le fait que le bébé rechigne à boire du jus d'ail et il n'y a plus l'ombre d'un doute : si le mythe du vampire est ancré de façon universelle dans la culture humaine, c'est qu'il traduit le double traumatisme de la venue au monde pour l'enfant et de l'accouchement pour la mère. Le vampire est le symétrique radial du bébé, partageant avec celui-ci certains traits notables mais diamétralement opposé sur d'autres : là où le bébé a la vie devant lui, le vampire n'a que la mort..  Quoique, le mot "couffin" sonne étrangement comme "coffin", le mot qui désigne le cercueil en anglais. De toute façon, c'est trop tard, je suis mordu, je l'aime déjà trop. Et quoi qu'il advienne, je lui interdirai Chica Vampiro !


C'est tout pour cette fois, promis, la prochaine fois, on parle science ! Pour apprendre plein de choses au sujet des relations bébé/parents, je vous conseille la page "Petit d'Homme" sur le blog Le monde et nous encore une fois. Et bien sûr, le Café des sciences regorge de ressources sur ce sujet, comme ce billet sur ce que voit le bébé. J'en profite aussi pour signaler l'excellent livre Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent ? de Béatrice Kammerer et Amandine Johais.

Je vous laisse avec un gif d'un chimpanzé qui déchire un test de mémorisation/classification. Jusqu’à environ six mois, certaines aptitudes, notamment celles basées sur la vue, sont en effet plus développées chez les autres primates que chez l’Homme : ils comptent plus rapidement, ont une meilleure mémoire des formes et des couleurs et appréhendent l’espace et les objets plus facilement. Un primatologue japonais a même montré que les performances d’un singe à un test de mémorisation rapide étaient largement supérieures à celles d’un groupe d’étudiants ! Idem lorsqu'il s'agit de classer, dans l'ordre, des chiffres qui s'affichent de façon aléatoire sur un écran.


Da sources :

La page "Petit d'Homme" du blog Le monde et nous
La page wiki des vampires
Une source quelconque concernant le coût d'une première année avec un bébé
Un lien en anglais sur cette histoire de 44 nuits perdues

lundi 22 août 2016

10 nouvelles histoires extraordinaires chez nos amies les fourmis

La coloc de l'acacia à cornes

Un millimètre au garrot environ, six pattes et deux antennes Pseudomyrmex ferruginea pourrait être une espèce de fourmi comme les autres, ce qui n'est déjà pas si mal. Mais cette fourmi d'Amérique Centrale a une particularité extraordinaire : elle nourrit une relation symbiotique avec l'arbre qui lui sert de refuge ; l'acacia corne-de-bœuf.  Ce dernier tient son sobriquet des paires d'épines légèrement recourbées qui se forment sous les feuilles, et qui ressemblent, c'est le moins qu'on puisse dire, à des cornes de bovidés élancées :
Les cornes de l'acacia cornigera
L'acacia cornigera est un bien bel arbre, mais contrairement à d'autres acacias, ses feuilles contiennent très peu d'alcaloïdes, des molécules qui dissuadent les prédateurs de mâcher les feuilles en leur conférant un goût amer (il faut croire que des épines, ce n'est pas assez). L'arbre a donc dû se débrouiller autrement pour organiser la défense de son patrimoine : il sous-traite la sécurité. Ces cornes sont creuses et émettent un doux parfum qui attire les fourmis P. ferruginea, en particulier les reines nouvellement fécondées. Celles-ci finissent donc souvent leur périple orgiaque sur une branche d’acacia. Après l'état des lieux, elles s'installent confortablement dans cette cavité providentielle et grignotent une partie de l'intérieur, pour y pondre entre 15 et 20 œufs qui donneront naissance à la première génération d'ouvrières. Au fil des naissances, la colonie s'agrandit et squatte progressivement la plupart des épines. Les choses deviennent intéressantes dans une seconde phase, quand la colonie atteint environ 400 individus.
Pseudomyrmex ferruginea sur une corne d’acacia. Crédits : Alexander Wild

Les ouvrières se reconvertissent alors en agents de sécurité impitoyables : elles parcourent l'arbre en repérant toutes les petites bestioles nuisibles. A la moindre alerte, elles émettent une phéromone qui déclenche le branle-bas de combat. Appuyées par les renforts, elles fondent sur les menaces identifiées. Les plus petites, comme les fourmis coupe-feuilles, sont purement et simplement taillées en pièces, et les plus grosses, comme les chèvres voraces, sont effarouchées à coup de piqûres sur la langue. Il parait que grâce à ce traitement, bon nombre d'animaux ont appris à se tenir éloigner de ces arbres maudits. Et ça ne s'arrête pas là : les fourmis éliminent aussi les plantes parasites comme certains lierres, et nettoient la base de l'arbre de tout noyau ou graine susceptible de germer et de rentrer en compétition avec l'acacia. Tout ça en échange du gite ? Pas seulement : l'acacia sert aussi le couvert ! Il produit en effet de petites excroissances, appelées corps beltiens, riches en lipides et en protéines, qui n'ont d'autre fonction connue que de faire le bonheur des fourmis.
Pseudomyrmex ferruginea en train de dévorer les corps beltiens de l'acacia à cornes. Crédits : Alexander Wild



Last but not least : le dessert. L'acacia sécrète en effet un nectar sucré, produit au niveau des bien nommées nectaires, qui fournit aux fourmis le sucre dont elles ont besoin.

La spirale de la mort

Des fourmis engagées dans une spirale de la mort
Le phénomène de la spirale de la mort est probablement connu depuis des millénaires, mais c'est le naturaliste américain William Beebe (une multitude de blagues se bousculent dans ma tête) qui en fit la première description "scientifique" en 1921 : il observa des milliers de fourmis légionnaires - qui sont aveugles - tournant en rond, décrivant un cercle de 365 mètres de circonférence (365 ! Coïncidence ? Je ne pense pas). Les fourmis mettaient deux heures et demie à le parcourir, et ne semblaient pas poursuivre un but précis. En fait, chaque fourmi suivait la piste de phéromones laissée par la fourmi précédente. Comment en étaient-elles arrivées là ? Mystère. Toujours est-il qu'elles poursuivirent leur course insensée jusqu'à mourir d'épuisement.


En 1936, un autre biologiste, T.C Schneirla observa le même phénomène et en fit un article huit ants plus tard. A croire que lui aussi fit l'expérience de la spirale infernale.




Depuis, le phénomène a été étudié et reproduit en laboratoire, et des phénomènes similaires ont été observées chez certaines chenilles processionnaires ou certaines espèces de poissons. Mais on ne sait pas encore exactement ce qui, en milieu naturel, provoque la formation du cercle : comment une piste se referme t- elle sur elle-même ? Il est possible qu'une seule fourmi soit à l'origine du phénomène ! Il suffirait par exemple qu'elle se trouve éloignée, pour n'importe quelle raison, de la piste principale (point A), et qu'au lieu de la rejoindre en allant de l'avant, elle récupère la file en amont (point B) :


Arrivées au point A, les fourmis auront donc le choix de choisir entre deux chemins, et il suffit qu'une faible majorité préfère la piste accidentelle pour qu'elle devienne la piste principale. C'est une sorte de bug dans leur processus d'auto-organisation.

Dr Aphide and Mr Greenfly

Dans l'épisode précédent, le regretté Howard Fourmi Lovecraft avait évoqué le cas monstrueux des fourmis du genre Adetomyrma, qui vampirisent leurs propres larves en suçant leur lymphe. Le cas des pucerons Paracletus cimiciformis est tout ainsi horrible. Ces aphides existent en deux versions génétiquement semblables, mais morphologiquement différentes :
Paracletus cimiciformis. Crédit : Angel Umaran
La première, qui ressemble vaguement à un vieux raisin joufflu et pelé, entretient avec les fourmis Tetramorium semilaeve les relations habituelles : elle produit un miellat que les fourmis récoltent. En échange, les fourmis nettoient les pucerons et assurent leur défense. Mais la seconde, une sorte d'olive rabougrie, a décidé de ne pas s'en tenir à cet échange mutuellement bénéfique, en adoptant une forme qui imite la cuticule des larves de fourmis. Ces vicieuses contrefaçons sont transportées au sein même de la colonie par des fourmis qui pensent s'occuper de leurs propres juvéniles. Bien au chaud, et sans éveiller le moindre soupçon, elles percent alors la peau des vraies larves pour sucer leur hémolymphe. L'équivalent myrmicéen du loup dans la bergerie.

Comment deux stratégies aussi différentes peuvent-elles être maintenues dans une population génétiquement semblable ? La réponse tient dans la mise en œuvre d'une stratégie globale : l'été, les pucerons donnent naissance à des rejetons ronds et dodus, qui distribuent du miellat à tout va. Mais quand la bise fut venue, ces hypocrites scélérats donnent naissance à des générations de pucerons oblongues, verts et aplatis, qui duperont les pauvres fourmis. Elles passeront l'hiver bien au chaud et seront en pleine forme pour assurer une nouvelle saison de duplicité.

La fourmi ninja esclavagiste 

Temnothorax pilagens, aka la fourmi ninja esclavagiste. Crédit : Joe MacGown
Ah l'esclavagisme, il n'y a que ça de vrai ! D'ailleurs, si vous voulez savoir combien d'esclaves travaillent pour vous aujourd'hui, jetez un œil à cette page. Mais je m'égare. Temnothorax pilagens, une fourmi découverte il y quelques années aux Etats-Unis n'a pas encore établi d'usines à l'autre bout du monde pour fabriquer ses antennes. Alors il lui faut de la main d'œuvre, qu'elle va recruter de force chez les fourmis ses voisines (pilagens signifie "pillard" en latin). Contrairement à d'autres espèces, qui mènent des raids pharaoniques, pilagens justifie son surnom en s'introduisant dans les fourmilières façon Jason Bourne ou Solid Snake. Pour cela, pas de camouflage optique (elle s'infiltre d'ailleurs uniquement chez des espèces anatomiquement proches) mais un mimétisme olfactif, bien plus efficace. En groupe de trois ou quatre, elles s'introduisent incognito dans les nids ciblés. Puis, elles repartent en emportant des larves, voire des fourmis adultes, sans éveiller le moindre soupçon.

Il arrive cependant que la pillarde soit démasquée. Dans ce cas, pas de pitié : la fourmi tentée de sonner l'alarme est froidement éliminée grâce à une attaque ninja ; une piqûre au cou qui provoque une paralysie quasi instantanée, suivie d'une mort rapide.

Le formicage

Des geais se livrent au formicage passif. Crédit : Shari Burnett
It's understood that Hollywood sells califormicatioooon. Le formicage donc, c'est cette pratique un tantinet maso à laquelle s'adonnent certains oiseaux pour, c'est une des hypothèses avancées, se débarrasser de leurs parasites. L'autre hypothèse à ne pas exclure, c'est que les volatiles trouvent du plaisir à se faire ainsi titiller le derme. Il existe deux versions : active et passive. Dans le premier cas, les oiseaux se saisissent d'une ou de plusieurs fourmis ouvrières, et s'en servent comme d'un applicateur désinfectant : les pauvres insectes agressés se défendent comme ils peuvent à coups de jets d'acide formique, ce qui a pour effet de tuer ou de rendre complètement groggy les puces, tiques et autres indésirables bestioles qui squattent le plumage. Dans le deuxième cas, les oiseaux se contentent de s'étaler de tout leur long sur une fourmilière, et de se faire copieusement arroser.

Dans les deux cas, on pourrait penser que les fourmis n'ont pas grand-chose à gagner à se faire brutaliser de la sorte. Surtout qu'elles finissent souvent par se faire manger. Mais ce n'est peut-être pas toujours le cas : on a en effet observé certaines fourmis en train de cueillir gentiment les parasites en question, pour les conduire directement à leurs réserves de nourriture. Pour plus de précisions, notamment sur les comportements de différentes espèces d’oiseau, on peut lire cette discussion sur le forum myrmecofourmis.

La fourmi argentée saharienne

La fourmi argentée du Sahara possède des poils aux propriétés optiques étonnantes. © P. Landmann
Cataglyphis bombycinus a dû tirer la courte paille le jour où les espèces de fourmis se sont partagés les points de chute. Elle habite en plein désert, où la température du sol atteint 85° et le taux d'humidité frôle les 0% en pleine journée. Elle doit aussi composer avec la menace des prédateurs : elle s'arrange pour sortir lorsque les lézards roupillent. Sa tête rouge lui vaut le surnom de "fourmi chrétienne" parmi les Touaregs (rapport à la consommation de vin). Pour survivre dans ces conditions extrêmes, elle a développé plusieurs adaptations particulièrement intéressantes : 

Une combinaison de poils réfléchissants : disposées en bandes alternées, et semblant soigneusement peignés, ils constituent un bouclier thermique qui fonctionne à deux niveaux : premièrement, ils réfléchissent la lumière visible et une partie des rayons infra-rouges, d'où l'aspect argenté. Ces poils possèdent aussi un pic d'émission dans les infrarouges moyens, ce qui leur permet d'évacuer de la chaleur sous forme de rayonnement. 
Les poils de Cataglyphis bombycinus. Crédit: Norman Nan Shi et Nanfang Yu, Columbia Engineering
Ces propriétés sont liées à la structure microscopique des poils : leur section n'est pas circulaire mais triangulaire. Pourquoi triangulaire ? Les mathématiciens seraient peut-être tentés de répondre que c'est parce que c'est la première forme en 2D qui présente les particularités voulues : des faces bien planes - pour réfléchir le rayonnement - et une surface non nulle.
Les poils de la fourmi argentée saharienne. Crédit : Norman Nan Shi et al. Université de Colombia. 
Une démarche de sprinteuse : en dehors du nid, elle se déplace comme un vacancier qui s'aventure pieds nus sur un sol brûlant, à la vitesse vertigineuse de 1m/s. Sachant qu'elle mesure moins d'un centimètre, on peut s'amuser à comparer ses performances avec les nôtres : c'est comme si nous courions à 180 m/s, soit 648 km/h. Ses longues pattes lui permettent de minimiser les contacts avec le sol et elle adopte une marche quadrupède, en repliant sa première paire de pattes. 

Un système de géolocalisation solaire : elle est capable de se guider grâce à la position du Soleil. Durant sa course, elle s'arrête fréquemment pour estimer sa position. On pense qu'elle est capable d'estimer la distance parcourue en "comptant" ses pas. Ainsi, elle peut rentrer directement au nid en ligne droite, sans s'arrêter pour chercher ses tongs. Encore plus étonnant : elle montre les mêmes capacités lorsqu'elle porte ou qu'elle tire une carcasse, alors que la longueur de ses pas et sa vitesse sont alors irrégulières. 

Des protéines de choc thermiques : ces molécules maintiennent et régulent la fonction des protéines dans le corps de la fourmi, malgré l'élévation de la température. Pour une efficacité optimale, elles produisent ces protéines avant de sortir. J'aimerais pouvoir en faire autant. 

Un nid climatisé : construit à seulement une trentaine de centimètres de profondeur, il y règne une température moyenne de 27° seulement, et il est particulièrement humide. 

Le Soleil qui lui impose ce mode de vie infernale lui fournit également sa pitance : la fourmi saharienne se nourrit en effet presque exclusivement des cadavres d'animaux tués par la chaleur. Sa journée de chasse se déroule ainsi : des sentinelles guettent le moment où les lézards se retirent dans leur tanière pour se protéger de la chaleur, toujours vers la même heure, lorsqu'il fait environ 47°. Dès que le signal est donné, la colonie entière s'élance hors du nid et commence à chercher de la nourriture. Les fourmis ont environ dix minutes pour trouver un maximum de ressources, et doivent rejoindre le nid le plus vite possible. Lorsque la température dépasse les 53,6°, elles succombent rapidement. Si elles le peuvent, elles font une halte sur un point en hauteur : ainsi éloigné du sol, elles peuvent abaisser un tantinet leur température corporelle et s'allouer de précieuses minutes. 

Pour plus de détails, on peut lire cet article captivant sur le blog nature-extrême.

Cataglyphis bombycinus au boulot. Crédits ici

L'usurpatrice 

L'azurée de la croisette (Phengaris rebeli). Crédit : elminino
"L'azurée de la croisette" : un bien joli nom pour ce petit papillon, malheureusement menacé en France. Bon, il n'est pas vraiment volé, le lépidoptère est effectivement bleu, aussi bleu que les fleurs de la gentiane de la croisette, où il passe énormément de temps. Si j'en parle ici, c'est évidemment parce qu'il fricote avec les fourmis, avant même de devenir un papillon. La chenille de Phengaris rebeli a en effet trouvé l'astuce ultime pour se faire dorloter : elle imite, non seulement la larve, mais aussi la reine de certaines fourmis. Elle est ainsi traitée comme telle par la colonie qui la protège comme une souveraine légitime. Comment réussit-elle ce tour de force ? Tout commence lorsque l'azurée de la croisette pond ses œufs : elle repère un nid de fourmis et pond ses œufs sur des plantes à proximité. Lorsqu'il éclot, l’œuf libère une minuscule chenille qui vient choir à l'entrée du nid. Là, elle attend que des ouvrières consciencieuses, dupées par son aspect et son odeur la trouvent et la ramènent au nid.

"C'est clairement leur point faible, ce manque de contrôle au niveau des larves, je ne sais pas qui est responsable de la sécurité mais ce n'est pas rassurant !" (Christian Esfourmi, maire de Myrce).

Une fois confortablement installée, la chenille est choyée par les ouvrières, qui ne se rendent compte de rien.

"Les chenilles viennent jusque dans nos nids, voler notre pain !" (L'azurée LePen, lauréate de concours bovin).

La duperie prend alors une allure nouvelle : la chenille imite les stridulations que la reine produit en grattant son abdomen strié - inaudible pour l'oreille humaine - ce qui lui vaut un traitement de faveur ainsi que la ferveur populaire. Un cas remarquable de mimétisme acoustique.

"Si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur.. heu ... écoutez... (ronflements)" (un démon japonais)

L'histoire ne se termine pas là. Même lorsque la chenille devint une chrysalide, elle continue d'imiter les sons monarchiques, de façon nécessairement différente, et d'émettre des phéromones royales.

Dans son commentaire, Mickaël me précise que ce type de comportement vis à vis des fourmis n'est pas l'apanage de l'Azurée de la Croisette, mais qu'on le retrouve chez tous les représentants du genre Phengaris.

Des fourmis s'occupent de la pupe de l'azurée de la croisette. Crédit : Marcin Sielezniew
Bien au chaud dans sa pension royale, on s'imagine qu'elle n'a plus grand chose à craindre. Mais bien sûr, la nature a trouvé une façon bien à elle de retourner la situation, au profit d'une guêpe, qui vient pondre ses œufs dans les chrysalides. Mais c'est une autre histoire, que je vous invite à lire sur le blog SSAFT. 

La fourmi kamikaze

Chez les fourmis, on pense collectif avant tout, et de nombreux comportements ne produisent pas de bénéfice individuel notable, raison pour laquelle elles échouent généralement aux entretiens d'embauche de la B.N.P.

Camponotus saundersi et Camponotus cylindricus, deux espèces de fourmis charpentières que l'on trouve en Malaisie, poussent l'esprit de sacrifice un peu plus loin : en dernier recours, elles pratiquent une sorte de hara-kiri chimique qui garantit la sécurité du nid au prix de leur vie.

Ces fourmis possèdent des glandes mandibulaires hypertrophiées, qui sécrètent un liquide gluant et corrosif. Lorsqu'un combat tourne à leur désavantage, ou quand elles se trouvent encerclées sans entrevoir d'issue, elles contractent violemment les muscles de leur abdomen, ce qui provoque la rupture de leur estomac et l'explosion de leurs glandes. Les ennemis, ainsi que la fourmi suicidaire, se retrouvent alors piégés dans la glu.
Camponotus saundersi en pleine attaque-suicide, source ; ici

La Mouche

Il est temps de retrouver votre auteur favori, Howard Fourmi Lovecraft :

30 Juillet : Je ne trouve plus le sommeil. Elles prétendent que c'est la chaleur, ou le contrecoup de l'attaque du geai, mais il n'en est rien. Quelque chose d'horrible est sur le point de se produire, je le sens. C'est une menace indistincte mais réelle. La peur s'est emparée de moi et je ne puis m'en détacher.

3 août : J'ai dormi quelques heures, mais à quel prix ! J'e fais d'atroces cauchemars, je rêve qu'une créature démoniaque me décapite, pour s'établir dans ma tête. 

14 août : On commence à me dévisager, à m'adresser des regards inquiets. Je ne suis plus la même, j'ai l'impression de ne plus pouvoir commander à mon corps. Je n'arrive même plus à me concentrer sur mes tâches. J'ai des hallucinations, j'oublie ce que j'ai fait la veille. Mon dieu, je deviens folle, j'ai le sentiment qu'un monstre grandit en moi et dicte mes actions. Ma tête me fait horriblement souffrir. 

18 août : Je me suis réveillée à l'entrée du nid, sans savoir comment j'y était parvenue. J'ai froid. J'ai demandé de l'aide mais personne ne semble me comprendre. Je n'arrive plus à parler. Je vomis des paroles incompréhensibles. Les autres fourmis me regardent avec méfiance et dégoût ! Je ne sens plus rien dans mes membres, et mes maux de tête sont de plus en plus violents. Je le sais à présent : je vais devenir folle. Et mourir.

21 août : La fin est proche ! Aujourd'hui, j'ai vécu l'expérience la plus effroyable qui soit. J'ai vu, oh mon dieu ! J'ai vu comme une patte sortir de mon œil. Mes journées et mes nuits ne sont plus qu'un délire épouvantable. 

22 aout : Je couche ici mes derniers mots. Je dois fuir. Ne me regardez pas. Ne me voyez pas. Je dois mourir.

Le journal s'arrête ici. Je l'ai retranscrit tel que je l'ai trouvé. Les mots, fébrilement griffonnés, étaient pratiquement indéchiffrables sur la fin, et la dernière page semblait déchirée. Le corps de la malheureuse ne fut pas retrouvé, mais les braves gens du coin furent néanmoins en mesure de me raconter ce qui s'était passé, car ils savaient trop bien le mal qui s'était emparé d'elle. La Mouche, c'est ainsi qu'ils l'appellent, ce monstre hideux qui les ronge de l'intérieur, l'avait possédée.

Howard Fourmi Lovecraft

Une fourmi aux prises avec une mouche Pseudacteon. Crédit : National Geographic
Ce passage est inspiré de ce que subissent certaines espèces de fourmis lorsque des mouches du genre Pseudacteon leur injectent des œufs. La victime ne se rend compte de rien, mais la larve se développe dans son corps et migre vers le cerveau. La larve finit par prendre le contrôle de la fourmi et lui intimer l'ordre de quitter la colonie et de s'éloigner d'une cinquantaine de mètres : les autres fourmis suspicieuses pourraient se rendre compte de la transformation et décider de se débarrasser de cette menace naissante. Lorsque la jeune mouche est prête, elle se libère de son hôte en le décapitant. 

Une fourmi décapitée par une mouche Pseudacteon. Source : Gurumed
Cerise sur le gâteau : la mouche utilisera la tête évidée pour compléter son cycle. Bon ap.
Une mouche Pseudacteon émerge d'une tête de fourmi. Source : Gurumed

Le rite initiatique des bullet-ants


Ce gamin n'a pas l'air jouasse avec ces nouvelles moufles, et pour cause : vous connaissez l'ice-bucket challenge ? Au Brésil, chez les Sateré-Mawé, il y a le bullet-ants challenge, une version hardcore qui n'a bizarrement pas encore été utilisé dans des campagnes d'appels au don.

Il s'agit, à proprement parler, d'un rite initiatique censé introduire un jeune garçon dans l'âge adulte. Ce rite consiste tout simplement à faire l’expérience de la pire douleur possible, et je ne parle pas de calculs rénaux. Pour devenir un homme, le jeune Mawé doit plonger les mains dans de jolis gants farcies de centaines de fourmis Paraponera clavata, surnommées "the bullet ant" par les anglo-saxons. Leur piqûre a en effet la réputation d'être aussi douloureuse que l'impact d'une balle de fusil (il faut croire qu'il y a donc sur Terre de fieffés veinards, qui se sont fait ET tirés dessus ET piqués par ces vilaines bestioles).

Mais revenons au rite : la première étape consiste à farcir des gants végétaux de fourmis, endormies grâce à un sédatif naturel. Lorsqu'elles se réveillent, le jeune homme doit enfiler les gants et les garder 10 minutes. Commence alors un calvaire insoutenable. Les insectes agressés et pris au piège réagissent en piquant la peau du malheureux : chaque fourmi peut piquer plusieurs fois par seconde. A chaque piqûre, elles injectent une neurotoxine paralysante qui provoque une douleur indescriptible, jugée comme la plus intense sur l'index de Schmidt. Les fourmis s’engrènent les unes les autres en libérant des phéromones de guerre. Au bout de dix minutes, le garçon peut enlever les gants et évacuer la douleur en dansant (apparemment, ce n'est pas très efficace). Ses mains et ses bras resteront paralysés durant 24 heures et il souffrira de tremblements incontrôlés pendant plusieurs jours. Et dire qu'il devra répéter ce rite une vingtaine de fois avant de gagner le respect des anciens. Je suis sûr qu'une femme s'en sortirait mieux. Pour vous donner une petite idée :


That's all folks !

Si ces histoires vous ont plu, vous pouvez lire les dix premières ici. On trouvera aussi de croustillantes anecdotes dans cet article du blog Strange Stuff And Funky Things. Et voici quelques liens si vous avez envie d'en savoir plus :

Au sujet des spirales de la mort : la page wiki en anglais, une étude et une autre en anglais aussi.

Au sujet des fourmis argentées du Sahara : cet article, et celui-ci en français, et cette étude et cet article en anglais.

Au sujet du formicage : cet article en anglais

Au sujet des pucerons vampires : ce papier en anglais

Au sujet de la chenille usurpatrice : cet article en français, et celui-ci, plus détaillé mais en anglais.

Au sujet de la fourmi ninja esclavagiste : cet article et celui-ci, en français.

mardi 22 juillet 2014

10 petites histoires extraordinaires chez nos amies les fourmis

Incroyable ! Je n'ai quasiment jamais parlé de fourmis sur ce blog ! Réparons cette atroce injustice sur le champ. Dans ce billet, je vous propose de découvrir dix petites histoires incroyables au sujet de ces fascinants insectes. Je vous épargne les classiques "une fourmi peut porter 50 fois son poids" et "la masse de fourmis sur Terre équivaut à celle des humains" :) A la place, et entre autres histoires insolites : symbiose, esclavage, philosophie, et vampirisme ! Bonne lecture :)